Retour sur un passé récent

En 2001, le troisième rapport du GIEC enlevait toute ambiguïté. Oui, le climat changeait. Oui, l’Être humain, au travers des émissions de gaz à effet de serre (GES), en était la cause principale. Les rapports suivants du GIEC n’ont fait que renforcer ces affirmations.

À ce stade de connaissance, et avec ce qui suit, le problème de fond était posé. D’abord notre société ne peut fonctionner qu’en croissance. Ensuite le découplage entre le PIB et les émissions de GES est très marginal (adieu au mythe d’une économie décarbonée). Enfin une croissance sans fin dans un espace fini est impossible. Tout cela réuni implique que, tôt ou tard, notre société doit nécessairement nous mener dans une impasse. De plus le fait que cette croissance soit exponentielle rend la perception de l’atteinte des limites très tardive1.

Une prise de conscience a commencé à émerger au fil des années qui ont suivi ce troisième rapport. Mais la crise de 2008 et l’échec de la Conférence de Copenhague ont renvoyé ces préoccupations aux oubliettes. Le mécanisme du déni collectif s’en est trouvé renforcé.
Depuis les climatologues ont déterminé avec précision le quota maximum d’émissions de GES à ne pas dépasser pour rester à 2° de réchauffement. Savoir que ce quota sera atteint dans moins de 25 ans, à émissions constantes, n’y change rien. Qui plus est, depuis Copenhague les émissions de GES sont reparties à la hausse de plus bel (croissance exponentielle à plus de 2% par an2).

Voilà où nous en sommes.

Que pouvons-nous faire en Touraine ?

Il y a une première évidence : il est nécessaire de proposer toujours plus de solutions alternatives, de développer davantage l’Économie Sociale et Solidaire (ESS). Tout le monde doit savoir qu’il existe d’autres solutions possibles (collectives et individuelles).
Mais en même temps il devient urgent d’essayer de freiner le système, d’essayer de gripper la mégamachine dans sa course folle.

Il existe différents axes d’action possibles pour freiner le système. J’en retiendrai ici trois :

Développer la démocratie participative locale

Actuellement nous fonctionnons en démocratie représentative uniquement : un mandat total à durée déterminée. Il serait possible d’introduire de la démocratie participative de plein de façons différentes. Il n’y a qu’à regarder l’exemple de l’Assemblée citoyenne constituante en Islande dans le film Demain pour comprendre toute la richesse potentielle de cette pratique.
Comme solution locale, les citoyen-ne-s pourraient décider de maintenir un regard vigilant sur les actions des élus locaux. C’est ce qu’a cherché à faire Bizi! en créant une boite à outils et en l’associant à un pacte de transition.
La boite à outils3 répertorie une multitude d’actions possibles réalisables au niveau local pour entamer une transition. Avant les élections de 2014, Bizi! a contacté chaque liste candidate dans tout le Pays Basque pour savoir qui s’engageait et au niveau de quelles actions. Toutes celles qui ont pris des engagements ont été invitées à venir signer un pacte de transition4. Les listes élues savaient qu’elles seraient observées au niveau de la réalisation de leurs engagements. Notamment à l’occasion de la Journée de la transition5, Bizi! vient de faire le point sur l’avancement (ou pas) des engagements de chaque liste.
Il serait intéressant que l’expérience qui se poursuit au Pays Basque puisse être reproduite ailleurs dans l’Hexagone. Imaginons que l’on veuille utiliser cet outil lors des prochaines élections, ici.
Le moment venu, saurions-nous créer une dynamique citoyenne en Touraine autour d’un tel outil ?

Mettre à bas le prestige des multinationales des énergies fossiles, et leur influence par les lobbies sur les gouvernants

Au niveau international, un mouvement de désinvestissement se développe depuis plusieurs années. Il est grand temps de sortir de la focalisation uniquement sur les émetteurs de CO2, pour en plus se pencher sur la production de carburants fossiles et sur la responsabilité écrasante des principales multinationales du secteur. Il est nécessaire de stopper cet extractivisme.
Cette action s’inspire du boycott de l’Afrique du Sud au moment de l’apartheid. Il s’agit de demander aux collectivités territoriales, aux entreprises, aux fondations, aux institutions culturelles ou religieuses, etc… de désinvestir de toute industrie des énergies fossiles pour investir dans les énergies renouvelables6. Ce mouvement grandit aussi en France : les régions de l’Île de France et de Rhône-Alpes, et le département de la Gironde se sont déjà engagés à désinvestir. Le groupe Axa a même décidé spontanément de désinvestir, estimant “si le réchauffement dépasse les 2°C, il sera de plus en plus difficile et probablement impossible pour les assureurs de faire face aux dommages à l’environnement”.
Ici, il s’agirait d’accompagner ce mouvement de désinvestissement en s’intéressant aux détenteurs de capitaux en région Centre-Val de Loire. Si on ne fait rien, personne ne le fera à notre place.
En Touraine, va-t-il se créer un groupe de pression pour accélérer le désinvestissement ?

S’opposer aux actions les plus climaticides au travers d’une désobéissance civile non-violente

C’est se mettre dans les pas de Gandhi, de Luther King, de Mandela. C’est d’autant plus nécessaire que l’enjeu vis à vis de nos enfants et petits enfants dépasse de loin, malheureusement, les enjeux des précédentes luttes. Un mouvement mondial contre les comportements les plus climaticides est en plein développement.
En France aussi ce mouvement s’amplifie7. En plus des actions nationales à soutenir (Notre Dame des Landes, fauchage de chaises https://www.youtube.com/watch?v=PR7kgm1mwLc, etc…), on pourrait s’interroger pour savoir quels sont localement les agissements les plus contraires à un avenir vivable.
Je pense que le plus emblématique est la subvention à Ryanair par les collectivités territoriales. Si on s’imagine que l’avenir est immuable, maintenir ces subventions est cohérent : cela permet d’accroître l’attractivité de l’agglomération tourangelle vis à vis des entreprises et des cadres dirigeants, et vis à vis des touristes. Mais si plus prudemment et selon ce que nous disent les climatologues, on se projette ne serait-ce qu’à moyen terme, ces subventions se révèlent être franchement néfastes. En fait l’enjeu qui nous attend est de développer la résilience et l’autonomie des territoires, d’encourager la relocalisation des activités, de privilégier les transports sobres. Le transport aérien, court et moyen courrier, est à l’opposé de ce qu’il faut rechercher. À ce sujet Virage Énergie Centre-Val de Loire (VECVL) étudie les orientations à prendre dans notre région, en parallèle au scénario Négawatt qui traite du niveau national. La Région Centre-Val de Loire a pris une sage décision en soutenant financièrement l’étude de VECVL.
Mais il reste maintenant à ne pas faire des choix en totale opposition avec les orientations souhaitables et préconisées. Faire cela ferait un peu penser à Jacques Chirac en 2003 : juste après avoir sermonné tous les pays à Johannesburg (Notre maison brûle et nous regardons ailleurs…), il a ignoré (et même étouffé) les conclusions dérangeantes de l’extraordinaire conférence de citoyens au sujet du changement climatique8.
De plus continuer de subventionner Ryanair, c’est affaiblir d’autant les finances publiques qui seront pourtant si nécessaires à l’avenir pour investir lourdement dans la transformation du système énergétique.
Cet arrêt des subventions à Ryanair concerne bien sûr également le département de l’Indre et Loire et Tour(s)Plus. Dans la vision d’une société durable, ces économies induites pourraient être affectées par exemple aux transports en commun en Indre et Loire et, dans l’agglomération tourangelle, à la gratuité des transports et à la création d’un réseau de vraies pistes cyclables.
Bien sûr pour que ces revendications soient entendues, il faudrait qu’elles soient portées et défendues par un mouvement citoyen.

Peut-on envisager en Touraine le développement d’un activisme pour le climat ?

Les solutions alternatives et l’ESS se développent plutôt bien. Mais qu’en est-il, que va-t-il en être, au niveau des actions qui visent à freiner le système dans sa course en avant ?
Cela sort du champ d’action d’une multitude de mouvements militants. Le secteur de l’ESS ne prévoit pas la confrontation. Il en est de même de certaines ONG écologistes. De leur côté, en France, les syndicats prennent conscience, mais bien lentement, que l’actuel choc contre les limites de la planète va affecter très durement les plus pauvres. De plus, parmi tous les militants qui ont pris conscience qu’il faut s’occuper du changement climatique (ainsi que de tout le reste : biodiversité, etc…), il y en a encore trop peu qui réalisent à quel point, en 2016, le niveau d’urgence est devenu extrême.
Alors si en Touraine il n’y a pas un désir suffisamment partagé de s’opposer de façon non-violente à la logique du système, faut-il laisser la fuite en avant continuer, en y mêlant simplement nos alternatives (collectives et individuelles), et voir ce qu’il adviendra ?

Comment pouvoir s’y résoudre alors qu’il y a partout sur la planète des citoyen-ne-s qui agissent et désobéissent : des grands-parents, des jeunes, des objecteurs de croissance, des écologistes, des syndicalistes, des “non-politisés”, des croyants, des non-croyants, etc… ? En Touraine il pourrait en être de même. Il y aurait besoin de découvrir davantage à quel niveau d’urgence nous sommes arrivés. Pour cela il suffit d’écouter ce que les climatologues savent aujourd’hui. Cela permet de réaliser que pour sortir de l’autoroute à l’embranchement 2°, il faut freiner et braquer tout de suite ! Concrètement un virage radical doit être amorcé d’ici 2020, à moins de laisser filer le réchauffement vers 3, voire 4°. Et comment amorcer ce virage à temps sans alerter rapidement la population, sans désobéir ?

Nous sommes à un moment charnière de l’histoire d’Homo sapiens. Continuer sur notre lancée actuelle nous mène à terme à un désastre assuré. Mais nous avons la possibilité de réorienter la société vers un bien-vivre durable.
Avoir la possibilité d’améliorer radicalement les conditions de vie de ses enfants est une chance que l’Histoire accorde rarement à une génération.

Alors saisissons cette chance9.

Pascal HUGO

1 – Voir Compte à rebours. Comment se termine une croissance exponentielle dans un espace fini ? On ne voit arriver les limites de l’espace que quand on a le nez dessus !

compte-a-rebours

2 – Site donnant accès aux émissions de GES par pays et par année, avec différentes formes de présentation : http://www.globalcarbonatlas.org/?q=fr/emissions

3 – http://www.bizimugi.eu/wp-content/uploads/2013/04/boite_a_outils_BIZI_V4_web-b.pdf

4 – http://www.bizimugi.eu/bizi-en-quelques-clics-3  – Ouvrir la vidéo Bizi!, 5ans et toutes ses dents – Pour voir la cérémonie des signatures du pacte : de 58’10” à 59’50” – Brève évocation : de 59’55” à 1h00’25” –

5 – http://www.bizimugi.eu/hitza-hitz-sur-la-transition-energetique-publication-du-premier-rapport
http://www.bizimugi.eu/la-transition-et-son-suivi-en-marche

6 – Présentation et explication du désinvestissement : Zéro fossile, Nicolas HAERINGER, Ed. Les petits matins 2015, 7€
– Voir un article en pièce jointe, extrait du n°55 de LaRevueDurable qui est entièrement consacrée au désinvestissement

lrd-55

(http://www.larevuedurable.com/fr/21-commande-par-numeros)

7 – http://anv-cop21.org/ – Action Non Violente COP 21, en juste un an d’existence, a organisé (ou participé à) de nombreuses actions. Vous aurez un rapide aperçu en déroulant les dates à rebours et en visionnant les courtes vidéo aux dates indiquées : -16/8 l’esprit du Camp climat – Espère 2016 (formation aux actions de 300 personnes) – 23/5 Participation au blocage d’une mine de charbon en Allemagne dans le cadre d’une action internationale concertée du 3 au 15 mai (https://fr.breakfree2016.org/) – 7/4 blocage du sommet de Pau consacré aux forages pétroliers en haute mer – 8/2 restitution des 196 chaises, lors du procès de Cahuzac – 12/12 Le Champ de Mars investi par les citoyen-ne-s debout et déterminés pour le climat (juste après les “lignes rouges” sur l’avenue de la Grande Armée) – 29/11 Réussir une chaîne humaine malgré les interdictions – 7/11 scène de crime climatique au siège social de Total – 19/10 un fauchage de chaises, celui pour lequel Jon Palais est inculpé.

8 – Voir CFDD – En 2002-2003 la Commission française de développement durable, dirigée par Jacques TESTART, a organisé une conférence de citoyens sur le thème du changement climatique. Un groupe de citoyens, ignorants du sujet, a pris le temps de recevoir une information de qualité. Après réflexion ils ont donné leurs avis et leurs recommandations. Le résultat est remarquable et la plupart des choses restent encore aujourd’hui à mettre en œuvre. La qualité de ce travail est bien supérieure à ce qu’auraient pu faire des “experts”. En effet ceux-ci hésitent à émettre des avis trop dérangeants pour les institutions, quand ils n’ont tout simplement pas des conflits d’intérêt qui biaisent leurs conclusions. Les citoyens ont le très gros avantage de n’avoir qu’un seul objectif : le bien commun. Tout ceci est à mettre à l’actif de la démocratie participative.

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9 – Voir Conclusion STOP – Dans la conclusion de ce livre, les auteurs font une analyse de la situation avec une rare lucidité. Leurs exhortations n’ont pas pris une ride depuis 2003. Déjà 13 ans…

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