Suite à la conférence de Pierre Calame sur les communs.

 

J’aime être en désaccord. Au point parfois de le rechercher. Et c’est notamment ce que j’étais venu chercher à cette conférence de lancement sur les communs, au cours de laquelle Pierre Calame a pu nous présenter ses cinq thèses. Mais à ma grande surprise, donc aussi à ma grande déception – voire frustration – pas de désaccord à l’horizon…et donc peu de grain à moudre : c’est par lui que, en général, mon corps frémit, et mon intellect se construit.

Or il est très difficile d’être en désaccord avec M. Calame sur l’ensemble des points qu’il nous a présenté. Occasion manquée.

Pour aller chercher un peu de plaisir, donc…direction les sentiments. Sentiment d’absence. Voilà qui n’est pas spécialement fait pour me procurer du plaisir, mais pas spécialement non plus pour me procurer du déplaisir. Direction les sensations. Tiens, tiens…une sensation de répétition. Et un plaisir qui monte à mesure que le déplaisir progresse. Tiens, des émotions apparaissent. Elles semblent liées au plaisir qui monte, et au déplaisir qui progresse. Le plaisir de la répétition : je suis rassuré, il y a quelque chose de déjà vu, déjà compris, déjà réfléchi. Mais jamais abouti. Peu importe. C’est la satisfaction qui monte. Déplaisir…de la répétition : lassitude de cette observation. Je suis lassé de voir toujours à l’appel manquer la personne comme point de départ des constructions intellectuelles. Ce sentiment d’absence. Je suis satisfait : ce n’est finalement pas une occasion manquée. Je vais donc pouvoir frémir et construire, en donnant à mon intellect un os à ronger et à mon corps un objet à jouir : la personne comme point de départ d’une construction intellectuelle. Sentiment de présence. Un vide qui commence enfin à se combler.

La personne : celle qui brille partout de sa superbe absence. Le chaînon manquant à tant d’approches destinées depuis quelques années à contribuer à ce fameux référentiel renouvelé, que chacun appelle de ses vœux, et devant permettre de changer notre rapport au politique et à l’économique. Notre rapport au monde et à la réalité. Les communs sont de ces sujets qui sont peut-être sur tous ces plans des plus avancés ; mais parce qu’ils sont aussi des objets politiques, ils ne font que révéler au fond de manière encore plus criante l’absence de projet tangible et intelligible. En ce sens, ils sont peut-être le miroir le plus fidèle de notre vieille Europe : un objet politique des plus avancés, mais resté au milieu du gué.

L’intelligibilité partagée. Voilà le point sur lequel j’étais le plus en accord avec Pierre Calame – et donc le plus en manque. Mais je découvre maintenant que ce manque était plus profond que je ne l’imaginais. Le manque de plaisir, d’abord, certes, provoqué par le manque de désaccord. Décuplé même, par le fait que je ne peux être plus en accord. Avec cette perspective. Mais la profondeur est ailleurs. C’est toujours ce sentiment. Ce sentiment d’absence. Éclairons la cavité. Ce n’est pas une absence, à y regarder de plus près. C’est un flou. On la voit mal cette personne. C’est là, donc, qu’en fait se situe l’absence ressentie. Dans la vision claire de son rôle. Les choses sont imprécises. De quoi parle-t-on lorsque l’on évoque, lorsque l’on invoque cette intelligibilité partagée ? D’un état de fait ? De quelque chose qui existe ? Ou de quelque chose à construire ? Je penche pour la deuxième option. Mais alors c’est d’un acte dont nous parlons. D’une démarche de partage des intelligibilités propres. Dont les personnes sont porteuses. Le problème est que jamais la personne n’est décrite et positionnée en tant que point de départ de ce processus. Et invoquer l’ « intelligibilité partagée » sans en préciser le double sens la court-circuite d’emblée en tant que tel, tout en éliminant de fait la possibilité d’appréhender la question essentielle du processus de mise en commun. Et même, si nous poussons encore plus loin, on élimine encore la possibilité même de questionner la pertinence de mettre en œuvre, de manière proactive et accompagnée, ce type de processus, alors même que par ailleurs nous n’y avons adjoint aucune finalité, aucune visée ou aucun objectif politique qui se situerait ailleurs que dans une simple logique de gestion.

Parmi ces objectifs politiques, il en est un qui du coup apparaît comme étant invisible sur la carte mentale des communs qui nous est proposée : la construction d’une approche personne qui la place au centre du dispositif de fabrication, qu’il soit opérationnel – la personne comme point de départ – ou intellectuel – la personne comme finalité.

Mais c’est précisément en exploitant la ressource qu’offre l’emploi imprécis de l’expression «intelligibilité partagée » que peut prendre forme l’aspect opérationnel du dispositif. Il suffit d’intégrer, déjà en l’énonçant, la personne en tant que porteuse d’une intelligibilité propre. Ce qui ne nous fait en rien sortir d’une linéarité simpliste qui pourrait se décrire allant du partage des intelligibilités propres – mais là, tout de suite, une question : comment fait-on ? – à la formation d’une compréhension commune du monde – qui donc apparaît ici comme n’étant peut-être pas le plus urgent. Mais cela permet de commencer à constituer un point de départ plus concret que celui qu’offre la seule évocation d’une intelligibilité partagée. Car l’enjeu face auquel nous nous situons dépend au moins tout autant de la question du développement du pouvoir d’agir des personnes que des communs. Une articulation entre ces deux points peut constituer une base solide pour un corps pouvant enfin marcher sur ces deux pieds. Il est donc essentiel de pouvoir se doter de points de départ intellectuels concrets, et de pouvoir faire pénétrer cette question du pouvoir d’agir au cœur du processus de développement des communs.

Le pouvoir d’agir n’est déterminé que par ce que l’environnement offre comme ressource à partir de laquelle il est possible de passer d’un point A à un point B, aussi petite puisse sembler la marche. L’enjeu est de pouvoir atteindre avec succès ce qui est accessible. Pour la confiance. Pour commencer. Et même pour continuer. Il semble dans ce schéma que la question de l’intelligibilité propre soit, à fin d’accessibilité, beaucoup plus prometteuse que celle de l’intelligibilité partagée, et corrélée directement à la nécessité de faire primer l’action à la procrastination. Partir de la personne, et donc de l’intelligibilité propre, permet d’envisager assez vite les méthodes et les outils nécessaires à ce recueil, et avant tout à l’invitation à cette démarche de partage ; partir de l’intelligibilité partagée, comme résultat possible, ne permet que de faire ressortir une question-gouffre : mais comment va-t-on faire ça ? La réponse étant : en partant de la personne, cet univers. Ce qui engage tout de suite sur la voie de l’action et de l’exploration, fait procrastiner celle de la procrastination, et permet de démarrer sur une base également concrète de fabrication. De liens sociaux. Pourrions-nous, de là, entrevoir le chemin qui peut mener à cette image de nous-mêmes, de ces relations en tissage et en dé-tissage ? C’est ici qu’il se dégage. Le troisième pied. On pourrait l’appeler politique de l’altérité.

L’intelligibilité partagée. Une fin en soi. Non. Une perspective. Un point de fixation. Il serait tout à fait hypothétique d’affirmer que cet horizon est par nature atteignable. Et nous risquerions, à chercher à atteindre et à attendre la réalisation de cet absolu, de passer à côté des effets de bord. A côté des surprises de la vie changeante – de cela nous pouvons être sûrs. Et des aventures. Cette vie passe son temps à nous en proposer. Laissons-nous porter, elle va nous emporter.