Suite à l’article publié sur le site de la Rotative, je formule ici une réponse, à considérer comme une invitation au débat, possible en commentaire de ce même article re-publié sur le site du Cré-sol.

Mise à jour  : l’article n’a finalement pas pu être publié sur la Rotative, il a été refusé par leurs communauté de contributeurs.

Article placé sous licence CC0

À Jean-Philippe Hervite-Déperle (et à ceux qui auront été en accord avec lui)

Merci d’avoir signé cet article.

Je ne réagirai pas à votre avis formulé sur les thèses développées par Pierre Calame pendant la soirée, il a présenté sa vision qu’il est légitime de ne pas forcément partager et dont il sera possible de débattre.

Sur les Communs en revanche, les éléments de définition apportés me semble assez déconnectés de la vision que j’en ai et je crois assez peu fidèle à celle apportée par Elinor Ostrom. Concernant CoopAxis et les organisateurs du Temps des Communs local , j’aimerais pouvoir apporter un autre éclairage, puisque je participe à ce pôle depuis ses débuts et que je contribue à l’organisation du festival en Touraine.

Du libéralisme privateur, aux communs libérateurs

L’objectif de la conférence était d’amener une vision des communs pour nous faire réagir, et amener le sujet dans le débat local… pari réussi sur ce point. Au delà de la seule vision de Pierre Calame, le Temps des Communs en Touraine met en avant des acteurs des communs locaux dans leur diversité , sans a priori ni filtre. Forum de l’éducation, échanges de savoirs, fablab, logiciels libres, contribution à OpenStreetMap, vélorution . . . durant la quinzaine, le point de vue de l’intervenant est loin d’être le seul qui ait voix au chapitre.

A chacun d’entre nous donc de s’intéresser – ou non – à la notion de communs et d’en construire ensemble une vision commune… et je suis loin de partager la vision présente dans l’extrait que vous citez en début d’article [1].

Ma compréhension du sujet, c’est que les communs ne sont pas un processus d’appropriation de ce qui existe, mais bien le fait de gérer collectivement les ressources nécessaires au bien être Humain. Lorsque l’on parle de communs, on entend en réalités trois choses indissociables : l’existence d’une ressource, gérée collectivement par une communauté en fonction de règles définies collectivement pour qu’elle perdure. Lorsque Elinor Ostrom parle de « gérer les communs », il n’a jamais été question d’une « administration des communs » mais bien d’une gouvernance partagée, citoyenne, de la ressource concernée. Pour reprendre l’exemple d’internet, c’est un commun géré de manière distribuée par une communauté mondiale, aujourd’hui menacé par des états et des organisations qui souhaitent asseoir une mainmise sur son fonctionnement, allant à l’encontre de sa neutralité.

Il n’est pas du tout question de libéraliser, mais de libérer : les communs c’est assurer la gestion des ressources par les communautés qui ont un intérêt à la préserver, sans permettre à un acteur isolé de se l’approprier. Ces ressources peuvent être matérielles (terres, eau, énergie, …) ou immatérielles (les connaissances, internet,…). Un jardin partagé géré par un groupe d’habitants, un logiciel libre et sa communauté de contributeurs, une Amap avec son producteur et ses adhérents, un territoire co-produit par l’ensemble de ceux qui y vivent : c’est là que l’on parle de communs.

Il serait beaucoup trop long d’être exhaustif, mais le dossier de France Culture du vendredi 9 octobre 2015 donne de nombreux éléments plus détaillés (émission courte, et de nombreuses interview plus bas dans la page).

Pour information également, le sujet des communs n’est absolument pas approprié par les acteurs institutionnels de l’ESS et j’aurais tendance à dire « malheureusement » car cela les aiderait à mettre en pratique les valeurs prônées.

Pour finir sur les communs, ils ne sont donc pas un « nouveau partenariat public privé », mais invitent tous ceux concernés par une ressource à se mettre autour de la table pour la gérer collectivement. Une autoroute gérée par une entreprise comme Vinci n’en sera jamais, un logiciel propriétaire non plus, un traitement des déchets organisé par Veolia idem, et un territoire géré à travers des dispositifs de démocratie locale contre-productif ne saurait y prétendre. C’est un changement de paradigme que les communs proposent, en faisant un pas de coté en dehors du marché et de l’état, dans un espace neutre où l’on peut s’autoriser à rêver d’humanité. De nombreuses ZAD sont donc des communs, sans aucun doutes.

Etre_éminement_collectif

Éclairages sur CoopAxis et l’ATU

Je ne comprends pas bien en quoi l’organisation de la conférence par CoopAxis et l’Agence d’Urbanisme de Tours aurait dû vous « aiguiller » . . . le raccourci est simpliste. Idem sur le CV de l’intervenant. Si je suis cadre chez Orange et que j’organise une conférence, je serais alors un vendu néo-libéral venu faire son « Commons Washing » ? Et un télé-opérateur de cette même entreprise aurait plus de légitimité à s’exprimer ? Je passe sur ce point de détail.

Derrière l’ATU comme derrière CoopAxis, on retrouve des personnes, juste normales, comme des humains, en fait. Ils peuvent mettre en œuvre des convictions humanistes, c’est pour cela qu’il est des fois intéressant de gratter sous la surface.

J’ai la conviction que l’on avance dans la confrontation des idées et dans l’acceptation du débat, dés lors que l’on est certain que l’effort n’est pas vain et qu’il y a une écoute sincère en face. Et CoopAxis est un des endroits qui permet cette confrontation constructive, nous ne serions pas autant à y mettre cette énergie sinon.

CoopAxis est un véritable projet collectif, issu d’acteurs de terrain, où militants, chercheurs et entrepreneurs ont su trouver un équilibre qui leur permet d’avancer ensemble sur le sujet de l’innovation sociale par le numérique, et que des collectivités ont décidé de soutenir financièrement. Ces dernières donnent parfois une place au pôle dans les projets de développement du territoire. Ce n’est pas parce que les mêmes institutions sont peu sensibles des projets hautement collectifs et utiles comme Ohé du Bateau par exemple qu’il ne faut pas reconnaître l’existence de signaux positifs, quand ils existent.

Usage d’outils libres, contribution aux communs numériques, ouverture des données publiques, accompagnement au développement des outils collaboratifs dans les collectifs citoyens locaux . . . l’action de CoopAxis sert largement un numérique libre, émancipateur, et le place au service de la participation citoyenne. Au sein de CoopAxis, j’avance peut-être au coté d’acteurs dont je ne partage pas toujours la vision du numérique, mais je considère qu’il est important de ne pas démissionner de ces espaces : pour ne pas cantonner mon imaginaire à des choses dont je suis déjà convaincu, et pour ne pas laisser à d’autres l’exclusivité de la construction du territoire sur lequel j’entends vivre.

Vous pourrez toujours vous faire une idée de l’extérieur, mais les portes ne sont jamais fermées pour venir constater de plus près. Nous ne serons peut-être pas en accord avec ce qui s’y passe mais vous pourrez constater que c’est l’un des rares espaces reconnus par les acteurs institutionnels qui fasse une si grande place à un numérique citoyen libre. Vous pourrez découvrir aussi que si le soutien de l’agglomération et de l’état est fort, l’investissement citoyen y est omniprésent.

Est-ce que l’autogestion que vous semblez revendiquer ne peut se faire qu’avec des Humains qui pensent déjà comme vous ? Dans le cas contraire, je réitère mon invitation à venir débattre en commentaire ou en novembre si cela vous souhaitez que l’on organise un temps de discussion, sans scène ni public cette fois, autour du sujet.

Au plaisir d’en discuter pourvu que l’on ouvre nos imaginaires. Il est aussi possible de passer jeudi à la Webschool, où l’on pourra échanger sur les communs à l’heure du numérique.

Bien tranquillement,

Romain Lalande


PS : Les images datées élevées dans le domaine publics ne sont plus les seules à pouvoir être utilisées, les contributeurs des communs mettent à disposition des contenus contemporains réutilisables, tout comme leurs idées, dont ils vous font cadeau :

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[1] Comité Invisible. A nos amis. pp 208-211. La Fabrique, 2014